Le Blog de Cheeky a non seulement eu la chance d’aller au Festival d’Annecy 2018 mais en plus, grâce au staff de l’événement, nous avons pu réaliser de chouettes interviews. Et nous commençons avec Zabou Breitman et Eléa Goobbé-Mévellec, les réalisatrices du film en Work in Progress Les Hirondelles de Kaboul. Cette fabuleuse rencontre a duré plus d’une heure … Mais pas de panique, une version audio accompagne le résumé de cette entrevue, pour que vous puissiez ressentir l’ambiance que nous avons vécue.

Parlons d’abord de l’oeuvre.

Cette histoire raconte comment les destins d’Atiq, Mussarat, Mohsen et Zunaira s’entremêlent durant l’été 1998 dans la ville de Kaboul, occupée par les talibans. Atiq et Mussarat sont mariés depuis de nombreuses années et ne se parlent presque plus. Lui supporte mal sa sinistre vie de gardien de prison pour femmes. Elle, souffrant d’une maladie incurable, est à l’agonie. Mohsen et Zunaira sont jeunes, ils s’aiment profondément en dépit de la violence et de la misère quotidienne, ils veulent croire en l’avenir. Un geste insensé de Mohsen va faire basculer leur destin dans la tragédie. Le film est adapté du roman éponyme “Les hirondelles de Kaboul” de Yasmina Khadra

La bande-annonce du film :

Voici à présent l’incroyable entretien que nous avons eu avec les réalisatrices. Courage les amis, car cette longue interview vaut largement le temps qu’elle vous prendra, faites moi confiance.

Zabou Breitman et Eléa Goobbé-Mévellec avec Charline :

Ci-dessous un lecteur permettant d’écouter toute l’interview.

Je vous préviens chers lecteurs, le son n’est pas de première qualité. Mais si ça ne vous dérange pas d’écouter un son old school qui grésille, avec ses hauts et ses bas, cliquez 😉

Charline : Bonjour Zabou, Bonjour Eléa ! Pouvez-vous nous dire comment a débuté le projet ?

Z.B : Ce sont deux producteurs qui souhaitaient faire le film. Ils sont venus me voir non pas pour faire le film en live, mais en 2D. C’est après qu’ils sont allés voir Les Armateurs (studio d’animation français, ndlr)

Charline : C’est donc là que vous vous êtes connues et que votre partenariat a commencé ? Est-ce que c’est vous qui avez sélectionné Eléa ?

Z.B : Oui exactement. Je devais chercher celle qui allait dessiner ces gens et ces décors.

Pour faire ce choix, on était plusieurs en réalité, mais c’est vrais que j’ai mis mon grain de sel à donf parce que j’allais travailler longtemps avec la personne. Même plus longtemps que ce que je pensais. Donc c’était vraiment important d’aimer son style graphique et son parti pris.

Je dis « elle » par ce qu’à la fin il n’y avait plus que deux femmes. Au début pourtant, il y avait plein de mecs. Je n’ai pas pensé qu’il fallait un homme ou une femme. Pour les recherches du partenaire, j’étais là en tant que spectatrice, pas en tant qu’expert. J’étais quelqu’un qui cherchait qu’elle serait la personne qui allait le mieux comprendre mes attentes et le mieux partager avec moi. Une personne qui allait proposer quelque chose, un truc quoi. C’est à deux qu’on allait faire le film, il fallait que la personne apporte quelque chose à elle. Cette personne c’était Eléa.

Charline : Pour vous c’était une histoire de style graphique surtout ?

Z.B : Son dossier était vraiment super, il correspondait à ce que je cherchais.

Charline : Vous êtes sensible à l’univers de la 2D. Il me semble que vous avez même hésité à faire Arts-déco lorsque vous étiez étudiante ?

Z.B : Au début de mes études, j’ai en effet beaucoup réfléchi à entrer aux Arts-déco. J’ai beaucoup beaucoup réfléchi. J’ai regretté d’ailleurs très longtemps de ne pas être allée aux Arts-déco, enfin de pas avoir tenté plusieurs écoles de dessin, c’est vrai.

Charline : Eléa, juste avant de rencontrer Zabou, vous avez travaillé sur un court métrage qui s’appelle “Le Prophète”. C’est une réalisation très abstraite mais cette expérience vous a-t-elle aidée, notamment sur la technique d’éclairages des personnages, leur représentation, etc… ?

E.G.M : Oui. C’était un long métrage, fait de plusieurs court-métrages, sur lequel je n’étais pas très impliquée au regard d’autre projet, c’était une histoire assez courte finalement.

Et non ça ne m’a pas vraiment aidé parce qu’en fait, je travaillais déjà sur le graphisme du film avant de travailler sur “Le Prophète”. C’est plutôt l’inverse qui s’est passé. Je travaillais sur le découpage du court-métrage, j’avais pas du tout la main sur l’image. C’était une autre équipe qui était en charge. Je n’avais pas de regard dessus mais en revanche c’est rigolo, c’est juste un heureux hasard que leur graphisme ressemble un petit peu, parce qu’ils sont aquarellés. Il y avait des ponts communs avec celui que j’étais en train de mettre en place en parallèle.

Charline : Vous avez fait un autre court-métrage “L’Escale” qui est en 2D et où on a l’impression que les personnages sont en matériaux plutôt qu’en aplat de couleur. Pouvez-vous nous en dire plus ?

E.G.M. : Oui c’est très granuleux, mon court-métrage a été fait il y a longtemps. Et en même temps, depuis toujours j’ai, dans tous mes dessins, eu un truc granuleux un peu comme ça. Je ne sais pas, c’est le contact du papier. Je dis ça alors que c’est fait sur ordinateur mais il y a cette volonté de le conserver. Parce que ça nourrit les erreurs ce grain-là, il va créer des choses qu’on ne peut pas maîtriser. Il va exploser la ligne en fait, nous apporter des choses dont on va pouvoir se servir pour finaliser l’image. J’aime bien ce dé-contrôle-là. Ça peut aussi s’apparenter à une sorte de cache misère, parce qu’on a peur du trait, quand on ne sait pas bien dessiner.

Longtemps j’ai cru ça et du coup je faisais trembler encore plus le trait pour être bien sûre de ne pas faire les muscles comme il fallait. Et puis j’aimais bien, du coup je faisais que des vieux parce que c’est fripé. Au bout d’un moment, je me suis dit qu’on va un peu se sortir les doigts, on va apprendre à mieux dessiner quand même. En travaillant un peu plus la technique et en remettant la technique granuleuse par-dessus, il y a quelque chose qui se passe, parce qu’on sait qu’on peut maîtriser. Quand on lâche prise, on se nourrit et je crois que c’est ça aussi l’histoire du film. On se nourrit de pleins de choses et on a la volonté de laisser ouvert tout le graphisme, la direction d’acteur et l’histoire. Tout ça laisse place à beaucoup d’autres choses et c’est là que l’émotion arrive.

Charline : C’est intéressant d’entendre ce parallèle-là, car on n’a pas l’habitude de ça justement … Généralement, quand on parle de graphisme, on nous dit « bon on a fait ça parce que c’est esthétique » etc… On ne va pas forcément en profondeur et là, vous avez utilisé un graphisme qui sert le propos que vous vouliez développer. Est-ce que vous avez un court-métrage ou des images en tête qui vous ont inspirés ?

Z.B  : Ah c’est marrant cette question, je pense qu’il y en a pas mal. On dit que créer c’est s’obstiner à achever un souvenir et probablement qu’il y a quelque part dans ma tête un souvenir de quelque chose. Comme quand je dis que ce que j’aime c’est la musique de « Quand Passent Les Cigognes » et qu’il me dit « oh c’est machin » et qu’on écoute machin. Il se passe toujours une réminiscence inconsciente et parfois c’est bien qu’elle le reste. D’ailleurs, c’est souvent bien qu’elle reste inconsciente au moment où l’on fabrique. Après on peut se dire « ah ça vient de là ». Mais moi, au moment où on fabrique, je ne préfère pas savoir. Pourvu que ce soit un aillant sourd, je ne sais pas d’où il vient, je sais qu’il est nécessaire et je sais pas pourquoi. J’ai regardé énormément de films d’animation, j’ai toujours aimé ça. Mon père aimait ça, donc on en regardait beaucoup beaucoup. Par exemple, on regardait beaucoup les films de l’Est. Ils étaient très très forts les Tchèques, les Russes, les Roumains etc… Des films d’animation assez extraordinaires, je pense que si je réfléchis bien, je vais pouvoir trouver peut-être des endroits, pas tout bien sûr. Notamment peut-être justement dans ces espèces de couleurs qui débarquent, toutes ces tâches qui me plaisent particulièrement que je trouve complètement à part, mais ça plait à plein plein de gens alors peut-être que ça a fait écho à autre chose.

Charline : Quand j’ai vu les premières images de votre film, j’ai tout de suite pensé à « Corto Maltes » d’Hugo Pratt. Il y a dans cette oeuvre des images de ports où les mats étaient figurés par une seule ligne …

E.G.MPas la narration mais les graphismes oui.

Z.B  : Il y a des plans larges, très larges. C’est vrai qu’il a de vrais moments où c’est magnifique.

E.G.MCe sont ces aquarelles et sa stylisation des visages, il y a un truc qui m’a bien capté.

Z.B  : J’étais très fan de BD donc du coup je me souviens bien. C’est marrant parce qu’on en pas reparlé mais ça m’avait marqué immédiatement. Ça me rappelle des images, un peu jaunes, jaunâtres, orangées, qui viennent dans des choses un peu monochromes comme ça, super. J’adore et ces trucs pas finis, pas remplis jusqu’au bord qui sont là quoi. C’est là et le spectateur a la place de finir de remplir la couleur.

Charline : L’auteur vous a donné une liberté totale puisqu’il a fait le choix de laisser votre interprétation prendre le pas sur ce qu’il a écrit. Comment vous avez vécu ça ? Est-ce un cadeau ou plutôt une contrainte dans le sens où vous devez choisir et trancher dans son histoire ?

Yassmina Kadra

Z.B  : 80% des auteurs font ça, Parce que c’est trop dur pour eux, ils ne peuvent pas. C’est très difficile. Certains adorent le faire, sont capable de le faire, c’est-à-dire de couper les branches, dire non ça on ne prend pas, d’autre empêchent. C’est mieux que l’auteur ne soit pas là, d’ailleurs pour Lady Salver on m’avais dit : « Non, je ne veux pas être sur ton épaule», parce que j’appelais souvent. « «Oui mais là je vais être obligée de couper ça, c’est vachement bien. Ah mais non non tu l’adaptes donc c’est à toi ». Delphine de Vigan pareille, hyper bienveillante, adorable.

Charline : Vous avez donc eu la chance d’avoir un auteur qui vous a permis de mettre en image ce que vous aviez ressenti quand vous avez lu le livre ?

E.G.MOui et c’est encore mieux que ça, parce qu’il prend du plaisir à ça, en  fait. Ce que j’ai ressenti, c’est qu’il était heureux de redécouvrir son propre roman avec le regard de quelqu’un d’autre. Parce qu’il n’y a rien de plus gratifiant pour quelqu’un qui crée, de voir que ça inspire et que ça nourrit quelqu’un d’autre et que ça fait des petits.

Z.B  : C’est ça. Je pense que ça va être chaud, qu’il va avoir des regrets …

E.G.MOui bien sûr forcement mais je trouve qu’il a cette force-là. Il est tellement dans la romance. Il est très habité Yasmina Khadra et plus que tout, ça lui plait que les autre gens soient habités comme lui. Il est plein de poésie, il part dans des mondes pas possibles quand il parle et il parle beaucoup. Et c’est hyper agréable parce qu’il communique quelque chose.

Z.B  : On a hâte et un peu peur.

E.G.MCe qui me plait chez lui, c’est que c’est un conteur, c’est ça qui prime sur le contexte historique qui est hyper important évidement, c’est quand même ça qu’il raconte. Mais c’est ça qui passe en premier, c’est le côté romancé de la chose.

Charline : Sur toute la première partie du livre, quasiment jusqu’à la page 100, on ne sait pas du tout ce qui se passe. On ne connaît pas l’intrigue du livre. On suit juste les personnages et leurs pensées.

Z.B  : Il les a beaucoup beaucoup développés.

C’est là qu’il a fallu choisir comment faire sans aller trop vite mais il fallait que ça vive, que ce soit remplie. Il parle beaucoup d’amour, il y a quelque chose de très fort sur les liens. Mais c’est beaucoup plus développé dans le roman parce qu’on a le temps de savoir ce que pense Atiq. Il a fallu édulcorer pour tenir en 1h15.

Charline : Eléa vous avez bien été graphiste chez les Armateurs ? Sur quels projets avez-vous travaillé là-bas ?

E.G.M : Oui, j’ai travaillé en tant qu’animatrice avec eux. C’était en 2011, sur Ernest et Célestine

Charline : Entre votre court métrage de 2008 et Les Hirondelles de Kaboul, vous avez travaillé sur énormément de gros projets qui prennent beaucoup de temps. Est-ce que vous avez eu quand même le temps de dessiner pour vous ?

E.G.MBah peu en fait, mais je me suis beaucoup nourrie des long-métrages sur lesquels j’ai travaillé. J’ai eu la chance de travailler par affinité à chaque fois,  d’aller là où j’avais envie d’aller pour me nourrir et c’était de super beaux projets. Petit à petit il y a des choses qui sont venues, il y avait beaucoup l’envie mais jamais les compétences, la possibilité de le faire, ce n’était pas le bon moment. Jusqu’au moment où j’ai commencé à développer un projet de long-métrage personnel auquel je commençais a donné de l’importance. C’est un peu ça qui m’a ouvert les portes et qui m’a donné l’envie et la confiance pour m’occuper des Hirondelles de Kaboul.

Charline : C’est votre premier long-métrage Eléa. C’est déjà un énorme travail un court-métrage mais alors sur un long-métrage… Comment s’est passée la transition ?

Z.B  : Surtout très particulier, oui mais peut-être que le fait que justement ce soit son premier long métrage. Le fait qu’il soit particulier. C’est peut être plus facile que quand c’est le troisième parce qu’il n’y a pas d’attente derrière. Un deux ou un trois avec des choses complètement différente ça peut complètement déboussoler, c’est extrêmement compliqué. Le premier est presque plus simple.

E.G.MIl n’y a rien à perdre, on se pose moins de questions. On a tout à gagner. On essaie et on verra bien. Au contraire, je trouvais ça super de ne pas me brûler les ailes tout de suite toute seule. C’était l’occasion de se lancer et j’ai préféré y aller progressivement.

C’était surtout une opportunitée d’apprendre tout simplement. C’est comme l’histoire du dessin pété qui nous offre des choses, quand on travaille de consort sur quelque chose, ça va ailleurs. C’est plus riche et quand on arrive à mélanger, c’est bien. Ça donne des objets super et merveilleux qui dépassent tout le monde et pourtant on a un pied dedans. C’est tout aussi gratifiant, voir plus gratifiant. C’est ça que j’essaie de travailler avec les animateurs sur ce film. Quand je leur dis « bah non faut enlever des dessins, faut oublier les code et les trucs machins parce que là regardes, si tu enlèves, ça va être mieux, regarde la vidéo et fait cette mastication de bouche et cette toux. »

En tant qu’animatrice je rêvais de faire des petites choses, des câlins, des bisous, des trucs que j’adorais faire. Parce que je les ressentais et les visualisais, j’avais envie de les coucher sur papier mais quand on enlève tout ça, qu’on regarde la vidéo, qu’on extrait les bons dessins qui sont plus justes, ça emmène ailleurs. Il se passe un truc beaucoup plus vivant, plus juste. Quand j’ai fait expérience de ça bah oui j’ai compris qu’il y avait un truc beaucoup plus fort qui se jouait. C’est ça que je préfère, il y a plein d’animateurs qui ressentent ça aussi.

Z.B  : C’est vrai que dès le départ moi j’ai dit « non non on ne va pas faire ça, ça ne va pas être possible, les mouvements et les machin. » Je me souviens très très bien, cette sorte de petite main. Elle a fait un petit mouvement, je m’en souviendrai toujours et puis quand les gens regardaient le petit mouvement d’épaule et riaient. Ils ne riaient pas parce que c’était comique mais parce que c’était juste. C’était tellement bizarre de voir un dessin faire un mini truc comme ça … le sentiment était incroyablement puissant. Je souviens très bien que ça t’a éclaté quoi et tu t’es dit « ah oui d’accord. »

E.G.MBah le truc il vit, il fonctionne quoi.

Z.B  : C’est un peu contre le code de l’animation à tout prix. Mais il y a la même chose chez les acteurs. Ils sont dans le pléonasme par exemple : c’est une scène de comédie alors il joue tout un peu trop fort et enjoué alors qu’une scène de comédie parfois c’est très drôle quand elle est joué juste simplement. Pareil pour le drame parfois on joue un drame, on ne sait pas que le drame se déroule c’est beaucoup plus émouvant l’innocence. Il y a une forme d’innocence qu’il faut rajouter. Quand les personnages commencent à gesticuler dans tous les sens, ils sont volontaristes et c’est terrible. Si on reste un petit peu en économie de moyen avec des petites choses, on va les chercher parce qu’on se dit « ah oui c’est vrai c’est comme ça ». C’est comme si la personne allait montrer du doigt et dire  « ah oui c’est vrai moi je fais ça ». Je suis sûr qu’il y a plein de truc à faire dans ce sens-là dans le film d’animation. C’est sûr, des mini trucs, mais des mini trucs dans tous les sens avec en plus  des choses parfois complètement dingues.

E.G.MC’est l’aboutissement de toute une vie de travail en fait pour passer outre la technique.

Z.B : Les acteurs c’est pareil, on surjoue, on est là et puis il y a des acteurs qui y arrivent par exemple comme Darroussin quand je l’ai vu jouer … il y a les autres qui s’échinent à faire je ne sais pas quoi ils en font des caisses, on ne les regarde même pas. On a l’impression qu’il y a un mouche qui fait kikikiki et puis il y a Darroussin qui arrive et qui fait rien il est là, juste il est là. Tout le monde est d’accord, ce ne sont pas des gens qui connaissent spécialement le jeu. Tout le monde sait, les personnages c’est pareil. Après, il a de la bouteille, il jouait pas comme ça au départ. Il faut arriver à une maturité de non-jeu, de ne pas faire. Et c’est vachement dur, c’est beaucoup plus compliqué non seulement techniquement mais c’est aussi très compliqué dans la tête.

E.G.M : On voit tellement mieux quand ça s’arrête, quand ça bouge tout le temps on se pose jamais, on ne voit plus rien.

Charline : C’est ce qu’expliquait le producteur au Work in Progress de ce matin : il disait que vous l’aviez bluffé là-dessus, faire des poses animées c’était vraiment très compliqué j’imagine ?

Z.B : On est quand même en 2018, je pense aussi. C’est possible, ça ne veut pas dire que c’est le mètre étalon de tout non plus. Mais on a le doit aujourd’hui d’aller très loin dans des trucs très fins, les gens sont là.

Charline : Faire un film où les objets ne sont pas tout contourés, il y a 5 ans c’était impossible enfin c’était que les court-métrages. L’adapter sur un pipeline de long métrage a dû être compliqué … comment ça s’est passé ?

E.G.M : Plus c’est particulier plus c’est compliqué à mettre en place dans une équipe, surtout quand c’est à distance par ce que ça fait appel à la sensibilité d’une personne. Faut que cette sensibilité soit réveillée chez chacun. Ça demande de mettre de côté beaucoup de choses. Et ça c’est le gros boulot des techniciens de l’animation, c’est ce qu’on nous apprend dans les écoles. C’est à mettre de côté ses envies, son ego et tout pour se mettre au service du film. C’est difficile d’oublier tous les codes qui font qu’on est devenu un bon animateur. Dans « bon animateur » j’entends par rapport à « j’ai bien assimilé les codes » et justement le bon animateur finalement c’est celui qui aura digéré ces codes-là.

Z.B : C’est une sensibilité individuelle, tout le monde ne l’a pas, il y a des gens qui ont de la technique mais on demande un peu plus que ça, pour Eléa je sais que c’est très compliqué. Par ce que tout le monde n’a pas la même exigence personnelle.

E.G.MC’est surtout dur pour ces gens-là parce que leur sensibilité, ils n’ont pas forcément envie de l’exprimer au contact de ce projet-là. Et parfois elle s’exprime mieux ailleurs, c’est très frustrant. C’est pour ça je disais toute à l’heure que j’avais eu la chance de travailler sur des projets que j’ai choisis. Je sais que certains autres projets que j’ai pu faire n’allait pas avec ma sensibilité ou les choix artistiques que j’aurais pu faire et ça a été plus compliqué de travailler dessus. D’autant plus que je savais que je ne nourrissais pas forcement bien le projet.

Z.B : C’est comme si tout à coup j’avais un pôle de 20 scénaristes et qu’ils devaient tous écrire des dialogues. On leur dit c’est pas du tout ça le dialogue mais si là ça se répond, oui mais justement on ne voudrait pas que la ça se réponde par ce que c’est un peu ça le film. Dans la vie quand on pose une question, ça ne fait pas AB AB. C’est à dire qu’on pose la question A, B la réponse. Ça fait A la question B une autre question,  A un début de réponse, B la réponse de l’autre truc. On n’est pas comme ça, or on nous apprend à faire question-réponse, question-réponse. On parle tous en même temps, on écoute tous en même temps. Il faut remettre ça en question donc si on tombe sur des dialoguistes peu ouverts et bien ça ne fonctionne pas. Et après tu arrives et tu fais « non mais c’est quoi ce dialogue-là ? Ouais mais non c’est compliqué » et donc qu’est-ce qu’on fait ? On reprend tout et c’est ce qui se passe, parce qu’il le faut à un moment donné, il y a du monde.

Charline : Vous étiez combien sur ce projet depuis ses débuts ?

E.G.MC’est difficile à quantifier, il y a eu des phases, ça fluctue beaucoup mais au final je pense une petite centaine.

On essaie de répartir le boulot par affinité quand on peu, c’est difficile sur une production. On ne peut pas le faire tout le temps mais quand on peut on le fait. Les animations dont tu parlais vont très bien à l’animateur qui les a faites.

Z.B : Bah oui d’ailleurs on en parle même pas mais j’avais dit : « mais ça c’est super beau », et tu m’avais répondu : « bah ouais c’est machin. »

E.G.MEt lui il a une sensibilité hyper délicate, qui allait très bien pour animer ce genre de trucs-là. On sent qu’il était à l’aise avec et qu’il donne tout, après il a un champs de compétences très larges. Mais là ça s’y prêtait bien.

Z.B : Tout le monde a eu la même réaction « ahhhhhhhhhh, mais c’est super beau », il y a quelque chose qui se passe quoi. Et donc parfois c’est le cas parfois un peu moins et après faut trouver la bonne prise. Après c’est à toi de gérer ça. Je ne sais pas comment tu fais, c’est chaud.

Autant un dialogue tu écris, tu réécris, tu peux rayer mais fabriquer de l’animation c’est vraiment très long.

E.G.MIl faut jamais jeter, il faut apprendre à ne pas jeter. En fait c’est ça, c’est un mentra que j’ai appris à l’école. Réfléchis avant de faire ton anim’. Surtout que j’ai appris à faire sur papier, c‘était encore pire qu’aujourd’hui où on peut faire CRTL+Z et ça va beaucoup plus vite. Et je crois que cette technique d’aujourd’hui elle est un peu perverse dans le sens où elle permet de moins réfléchir.

Z.B : C’est l’histoire du montage traditionnel, Spielberg ne voulais pas monter en numérique, il a monté en traditionnelle même le premier Jurassic Parc. Parce qu’il ne réfléchit pas de la même manière.

E.G.MC’est une autre méthode, hyper personnelle. Je sais que ça fonctionne très bien sur moi. Après il n’y a plus de déchets. Je sais qu’il y des gens qui ont besoin de beaucoup dessiner. C’est génial de voir toute ces méthodes de travaille. Mais quand on fait un film c’est compliqué.

Charline : Comment s’est déroulée la phase de fabrication du storyboard ?

E.G.MC’était une petite équipe de quatre, qui avait chacun leur style de dessin et d’approches narratives mais qui étaient toutes complémentaires. On a réparti par séquence.

Z.B : J’ai aimé travailler avec l’équipe des storyboarders, c’était génial.

On rigolait beaucoup parce qu’il y en avait un qui dessinait avec rien. Quand il faisait Atic ou les burquas, ah non mais les burqua génial, c’était 3 traits. Et celle qui avait fait beaucoup de lianes, elle était très délicate, tout était fin.

E.G.MTout allait ensemble, ils étaient supers.

Charline : Combien de temps a duré cette phase ?

E.G.MC’était fin 2013, je sais plus, je dirais de septembre à tout début janvier. Quatre mois en tout. C’était un gros boulot par ce qu’Il fallait tout décortiquer. Ce sont les storyboarders qui ont fait le gros du boulot d’analyse des vidéos pour extraire les poses clefs.

Z.B : Ils ont été très très honnête sur leur travail. Je les ai trouvé incroyables.

E.G.MIls ont tout bûché et ça c’était bien. Au début ils étaient là, bas non, on n’a pas envie d’être coincer dans notre créativité. Au final ils ont réussi à profiter et à se défaire de la vidéo, c’était devenu un support. Ça les inspirait énormément. Quand on parlait de nourriture de soi avec quelque chose d’autre dont on n’a pas envie d’utiliser. Je crois que ça leur a bien plus finalement.

Z.B : Faut dire aussi qu’on avait des acteurs merveilleux. Si ça avait été des acteurs un peu moins intéressants ça n’aurait pas du tout été la même chose. Abkarian c’était un bonheur à dessiner, il est là. Il y avait des attitudes. D’ailleurs, un animateur le choppait très très bien. Et elle qui est dans l’économie de mouvement, elle bouge très peu, c’était super. Swann Arlaud étais absolument génial, il était tellement physique. Sébastien Poudroux alias Qasim ce grand beau mec, qui était incroyable puissant fort, au début il n’osait pas. C’est bizarre pour des acteurs de jouer dans un studio. Enfin ça dépend pour qui Abkarian, c’est le théâtre du soleil. C’est des mecs qui y vont quoi, ils n’ont pas peur. Ça donne des choses très puissantes. Je pense que ça a du bien aider. Mais tous les comédiens ne sont pas comme ça.

Fin de l’interview.

 

Félicitation vous êtes arrivés à la fin ! J’espère que vous avez apprécié cet interview autant que moi. Je vous conseille de lire le livre qui est un vrai bonheur. N’oubliez surtout pas d’aller voir le film « Les Hirondelles de Kaboul » qui sortira prochainement.

Je tiens encore une fois à remerciée Laurence et Véronique du staff du Festival d’Annecy pour l’organisation de cette rencontre mais surtout Eléa et Zabou pour leur précieux temps.

La prochaine entrevue réalisée au Festival d’Annecy 2018 sera une vidéo, en compagnie de Sébastien Laudenbach.

Pour retrouver l’ensemble de nos 8 articles spéciales Annecy 2018, ça se passe ici : Festival d’Annecy 2018

 

Charline

Charline

Passionnée par les récits en tout genre, je pense que chaque image, chaque dessin, chaque projet nous propose une version de l’Histoire vu par son créateur. Dans mes interviews j’essaierai de vous les raconter.
Sinon dans la vie de tous les jours, Je suis infographiste 3D, travaillant principalement dans l’univers de la publicité.

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