Hello tout le monde !

Ca faisait un bail que je n’avais pas fait d’interview sur le blog (depuis l’année dernière pour être exact) et j’avais à coeur de vous proposer quelque chose de spéciale si je devais en refaire une …

J’ai eu la chance de découvrir le film d’animation J’ai Perdu Mon Corps à la soirée d’ouverture de la Fête du cinéma d’animation 2019 fin septembre et je dois vous avouer qu’il m’a totalement charmé. C’est sans doute le film le plus intéressant que j’ai vu cette année et il mérite vraiment votre attention. Il est disponible dans nos salles de cinéma depuis le 6 novembre et il faut absolument que vous alliez le soutenir !

Pour moi, c’était une évidence que le réalisateur puisse s’exprimer sur mon blog afin de nous confier des anecdotes de cette belle aventure.

Jérémy Clapin a donc accepté de prendre le temps de répondre à nos questions. Un grand merci à son attaché de presse car avec la tournée pour la promotion du film durant le mois d’octobre, c’était difficile de se tenir au courant, mais on a réussi à le faire !

Bonne lecture à tous 😉

Photo de Jérémy Clapin pour Le blog de Cheeky

Cheeky : Bonjour Jérémy et merci d’avoir accepté cette interview exclusive pour le blog de Cheeky, est ce que tu peux avant toute chose te présenter à nos internautes ? Quel est ton parcours ?

Jérémy Clapin : Bonjour Cheeky, je suis réalisateur de film d’animation. J’ai fait quelques courts métrages et le 6 novembre prochain sort mon premier long métrage. Mon parcours est un peu chaotique.  Après un bac scientifique, je me suis orienté vers le dessin, j’ai passé le concours des Arts Décoratifs de Paris et j’y suis entré. J’ai pu y étudier un tas de choses : gravure, sérigraphie, peinture mais aussi le design, la typo et… l’animation. Et parallèlement à mes études je donnais des cours de tennis. En sortant de l’école j’ai commencé comme graphiste et illustrateur freelance et j’avais un mi-temps de prof de tennis. Ma passion pour l’animation a peu à peu pris le dessus ; j’ai fait un premier court métrage en 2004 Histoire vertébrale, puis Skhizein en 2008 qui a eu un très grand succès en festival et Palmipedarium en 2012. C’est à cette époque que Marc du Pontavice me contacte pour réaliser l’adaptation du livre Happy Hand en long métrage d’animation.

 Cheeky : Qu’est-ce qui t’a amené à réaliser J’ai Perdu Mon Corps, l’adaptation du livre Happy Hand de Guillaume Laurant ? Comment s’est déroulée ta rencontre avec l’auteur ?

Jérémy Clapin : L’idée vient de Marc Du Pontavice, le producteur du film. Il venait d’acheter les droits du livre et cherchait un réalisateur pour le faire. Après avoir découvert mes courts-métrages il m’a contacté et on s’est rencontré. Je suis reparti avec le livre que j’ai lu très rapidement et lui ai dit oui. Le livre racontait une histoire incroyable à travers un point de vue inédit, celui d’une main tranchée qui part à la recherche de son corps. C’est le fantastique que j’adore ; le fantastique qui vient bousculer la réalité pour mieux l’interroger. Ça nous permet d’aborder des thématiques très universelles comme le deuil, la mémoire,… d’un angle tout à fait nouveau.

Il y avait un véritable monde contenu dans cette main, un passé, une histoire et c’était un vrai challenge pour un réalisateur de s’emparer de ce personnage.

J’ai co-écrit l’adaptation avec Guillaume Laurant l’auteur du livre. C’était ma première adaptation, et j’ai mis un peu de temps à me décider à trahir le livre. Et puis un été, j’ai tout recommencé, je suis parti du concept de cette main à la recherche de son corps et j’ai tout reconstruit autour en y apportant mon univers.

 Cheeky : Quels ont été les nouveaux défis par rapport à tes précédentes productions ? Qu’est ce que t’a apporté le passage du court-métrage au long-métrage avec le studio Xilam ? 

Jérémy Clapin : Quand on travaille sur un court-métrage on est libre de faire ce qu’on veut. On n’a de compte à rendre à personne, si ce n’est au futur spectateur du film. On doit trouver des solutions techniques ingénieuses pour pallier au manque de budget et comme on travaille en toute petite équipe, le réalisateur est un « touche à tout ». D’autre part, j’aime garder le contrôle de mon outil car il définit en grande partie ma mise en scène.

J’avoue, j’appréhendais beaucoup le passage au long. C’est clairement la rencontre de deux mondes très différents et d’ordinaire très hermétiques l’un à l’autre; le court métrage d’auteur VS l’industrie du cinéma. 

Dès le début j’ai intégré dans mon pipe de fabrication un aspect à la fois humain et industriel. Pour que ça fonctionne il faut que ces 2 mondes trouvent un espace commun où le dialogue est possible. Les 2 doivent faire un pas vers l’autre.

J’ai ciblé les besoins en dédiant uniquement l’humain à l’artistique, l’industriel à la rationalisation et aux tâches répétitives. Ça n’était pas forcément confortable pour la production qui devenait très organique mais c’était la seule manière de maîtriser artistiquement le film. Tout ça a été possible parce que j’avais le soutien de mon producteur.

L’implication des équipes par la suite a été décisive. Les énergies humaines déployées ont été impressionnantes et ont grandement pallié au manque de moyen. C’est un exploit collectif. Aujourd’hui on mesure notre chance d’avoir pu travailler sur un projet aussi enrichissant artistiquement mais on a aussi beaucoup été usé, à la limite du raisonnable.

Je ne souhaite surtout pas que cette façon de faire devienne une référence

 Cheeky : Ton équipe et toi avez travaillé sur un logiciel open source très populaire aujourd’hui, Blender 3D. Qu’est-ce que cela vous a apporté, par rapport à des pipelines standards type Maya ou 3ds Max ? Avez-vous utilisé d’autres logiciels ? Combien de temps a duré la production ?

Jérémy Clapin : Je voulais éviter les rendus 3D aseptisés inhérents aux pipelines standards. Il me fallait quelque chose de réaliste mais aussi de plus pictural.  J’ai choisi de travailler avec Blender parce qu’il était le seul de ces logiciels à disposer d’un outil d’animation 2D performant, le grease Pencil. Les personnages ont été modélisés et animés en 3D. On a modélisé en grande partie les décors. On a réglé et animé nos caméras dans l’espace 3D puis le reste du chemin a été fait par des animateur 2D qui ont retracé par-dessus. Cette dernière étape était essentielle car elle amenait l’artistique et l’humain nécessaires au rendu du film. 

 Cheeky : Qu’est-ce qui vous a poussé à utiliser cette technique d’animation et pas une autre ? Quelles sont les innovations que le film vous a permis d’apporter à cette technique ?

Jérémy Clapin : C’est une technique que je maîtrise. Je me sers des avantages de la 3D sans les inconvénients et idem pour la 2D. On a dû développer des outils adaptés pour accélérer la prod et créer une interface plus intuitive et ergonomique pour les animateurs 2D qui pour beaucoup ouvraient un soft 3D pour la première fois !

Cheeky : Dans « J’ai perdu mon corps », l’ambiance sonore joue un rôle primordiale dans la compréhension de l’action … Comment s’est déroulée ta collaboration avec Dan Levy ? Quelles ont été les inspirations musicales de cette réalisation ? 

Jérémy Clapin : C’est un film de point de vue. Les mouvements de caméras 3D, les focales utilisées apportaient des perspectives inhabituelles et nous offraient une immersion totale. Mais il fallait aussi que la direction sonore soit raccord avec ça. Lorsqu’on suit cette main dans la ville, lorsqu’on vit pleinement son combat avec des rats tout doit nous sembler plus gros plus fort. Je ne voulais pas de musique sur les parties action de la main, je voulais que ce soit cru et immersif et surtout pas fabriquer du spectacle pour du spectacle.

J’ai rencontré Dan Levy sur ce projet. J’adorais les instru de son groupe The Dø. Sa capacité à mélanger des instruments électroniques, classiques, et à faire intervenir du sound design m’intéressait beaucoup. Je voulais une musique capable d’insuffler du cosmique et du mystique à des situations quotidiennes de banlieue parisienne. À amener de la poésie là où elle n’était pas invitée.

Dan m’a proposé environs 20 minutes de musique, il voulait dans un premier temps, plutôt que de répondre spécifiquement à une séquence au risque de se perdre dans les détails, me fournir l’univers musical global du film. L’idée était de définir en premier lieu une direction forte, avec un thème, des instruments récurrents. Dans un deuxième temps on a travaillé selon les besoins précis des séquences. Dan est un passionné, un acharné, je pense qu’on se ressemble beaucoup dans le travail. Ça a été une rencontre artistique décisive pour le film et une rencontre humaine inattendue. 

 Cheeky : Quelles ont été les plus grosses difficultés ou doutes rencontrés durant cette production ?

Jérémy Clapin : Le manque de budget. Le rythme. La communication pas toujours facile car le procédé était totalement inédit. Aussi, au début le film est beaucoup dans ma tête, la projection n’est pas évidente pour tout le monde. Mais quand les images sortent, les gens se rendent compte sur quoi ils travaillent et ça démultiplie les énergies.

 Cheeky : Et sinon, ça fait quoi de gagner de gagner le Prix du Public et du Cristal du Long Métrage du Festival International du Film d’Animation d’Annecy avec le même film ? =)

Jérémy Clapin : On sortait du festival de Cannes où le film, qui est arrivé comme un ovni, avait décroché le grand prix à la Semaine de la critique, du jamais vu pour un film d’animation. Le film y avait été jugé en tant que film de cinéma et non film d’animation. C’était ça notre principal pari, le mien et celui de mon producteur et de l’équipe. J’étais très fier que notre audace et notre détermination paient enfin.

Le festival d’Annecy, c’était autre chose encore, c’était fou ! Le film y était très attendu et l’ambiance de la salle lors de la projection était magique. Je pense que ça dépassait un peu le film. Ce film qui avait été fait sans contrainte marketing, sans être piloté par autre chose que l’artistique confirmait cette certitude que l’animation n’a pas vocation à n’être que pour les enfants. Et ça validait le fait que l’industrie doit faire confiance aux auteurs.

 Cheeky : Lors de l’ouverture de la Fête du Cinéma d’Animation le 27 septembre dernier, tu n’as pas pu venir au Méliès de Montreuil, mais pour une très bonne raison : vous projetiez le film chez Disney, à Burbank. (Si tu peux en parler) quelles ont été leurs impressions ? Est ce que tu penses qu’ils ont envi d’explorer ce genre d’expérience audiovisuel ?

Jérémy Clapin : On était effectivement à Los Angeles. Les gens de Disney ont adoré et ont halluciné en découvrant notre budget plus que modeste en comparaison de leur production hahaha.

Le film les fascine parce qu’il incarne tout ce qu’ils ne peuvent pas faire chez eux ; à savoir des films d’auteurs. Ça me fait rire car même chez nous en France ce film dont personne ne voulait n’aurait jamais dû se faire. À un moment, il faut y croire et se donner les moyens de le faire même si ça ne parait pas raisonnable. On ne peut pas tout faire dans le confort.

Cheeky :  Le film sera diffusé sur Netflix mais il sera aussi disponible en salle en novembre … Comment va se dérouler la double diffusion ?

Jérémy Clapin : Laissez-moi clarifier ce point : En France, en Belgique, en Chine et en Turquie le film ne sera pas sur Netflix, c’est donc une sortie en salle nationale classique, et ça sera pour le 6 novembre en France ! il sera dispo sur Netflix dans ses territoires qu’au bout de 3 ans minimum.

Dans le reste du monde le film sortira sur Netflix le 29 novembre.

Aux US, en Grande Bretagne, en Espagne, en Italie et au Japon, il y aura d’abord une sortie salle le 15 novembre avant la sortie Netflix. Un peu comme Roma en son temps.

 Cheeky : Est ce qu’on peut espérer une nomination du film pour les prochains Oscars ?

Jérémy Clapin : Oui j’espère ça de tout cœur. On en saura plus en janvier prochain.

 Cheeky : Comment vois-tu aujourd’hui l’avenir du cinéma d’animation pour adulte ?

Jérémy Clapin : Je pense que ce film contribue comme d’autres l’ont fait avant à ouvrir et éduquer le regard des gens. Les auteurs, on les a. Maintenant il faut éduquer les décideurs, producteurs, diffuseurs, exploitants et bien sûr spectateurs. Si on veut des films pour adultes, il faut qu’ils soient exigeants, il faut faire travailler des auteurs. Il faut leur laisser de la place, leur faire confiance et les accompagner.

Netflix a permis de rendre viable la prise de risque d’un producteur (et d’un réalisateur…). Le système actuel de financement du cinéma doit s’interroger en regard de ça et trouver des solutions pour que d’autres films « bizarres », « différents » puissent exister. 

 Cheeky : Des prochains projets en cours de production ou de réflexion ? Aura t-on le droit à un nouveau long métrage de ta part dans les années qui viennent ?

Jérémy Clapin : Oui ça cuit doucement dans ma tête. J’attends que la promo retombe un peu pour me concentrer dessus.

Cheeky : Top 3 de tes artistes préférés ?

Jérémy Clapin : Un peintre Edward Hopper et deux écrivains Murakami, John Irving. Pas de jaloux!

Cheeky : Top 3 de tes réalisateurs préférés ?

Jérémy Clapin : David Lynch, Kon Satoshi, Denis Villeneuve

Cheeky : Si tu devais nous conseiller UN film à voir, quel serait-il ?

Jérémy Clapin : Le bon la brute et le truand

 Cheeky : Un conseil pour les jeunes réalisateurs qui aspire à créer des oeuvres aussi osées que J’ai Perdu Mon Corps ?

Jérémy Clapin : De trouver un bon producteur et de s’assurer qu’il veut avancer dans la même direction.

De bien s’entourer, le choix des cadres est déterminant car il faudra déléguer.

De proscrire toute forme d’auto censure.

Cheeky : Un mot pour la fin ?

Jérémy Clapin : Bon courage à ceux qui se lancent dans un tel projet ! Certes c’est dur, c’est beaucoup de travail et d’abnégation mais c’est aussi humainement et artistiquement passionnant !

Cheeky : Un grand merci à toi ! 😉

Cheeky

Cheeky

Fondateur et Rédacteur en chef du blog de Cheeky.
Passionné par l'animation et la science fiction depuis l'enfance, je cherche à inspirer les gens avec des découvertes cinématographiques et artistiques venant de tous les horizons.
Le reste du temps, je suis réalisateur vidéo indépendant.

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